Il fait beau sur la France ce samedi 1er août 1914. C’est le plein été, la moisson bat son plein, et dans des milliers de villages on lie les gerbes quand les cloches se mettent à sonner. Pas l’angélus : le tocsin, ce battement précipité qu’on réserve aux incendies et aux catastrophes. Beaucoup de paysans lèvent la tête en cherchant la fumée. Il n’y a pas de fumée. Il y a la guerre.
À 16 heures, le gouvernement a fait expédier vers toutes les préfectures le télégramme que l’état-major tenait prêt depuis des années : mobilisation générale, premier jour le dimanche 2 août. Dans les heures qui suivent, les gendarmes et les gardes champêtres placardent sur les mairies la fameuse affiche blanche aux deux drapeaux croisés, tirée d’avance à des centaines de milliers d’exemplaires, où seule la date a été ajoutée à la main. Le texte concerne « tous les hommes non présents sous les drapeaux » : près de quatre millions de Français vont rejoindre leur dépôt dans les dix-sept jours qui suivent.
Ni fleur au fusil, ni panique
La légende a longtemps retenu des départs enthousiastes, la « fleur au fusil ». Les historiens qui ont dépouillé les rapports des instituteurs et des préfets racontent autre chose : de la stupeur d’abord, des larmes dans les campagnes, puis une résignation grave et, chez beaucoup, le sentiment d’un devoir à accomplir puisque, dans l’esprit du plus grand nombre, c’est l’Allemagne qui attaque. L’exaltation existe, mais surtout dans les gares des grandes villes, entretenue par les cortèges et les Marseillaises. Ailleurs, on s’inquiète surtout de la moisson : qui rentrera le blé si les hommes partent ?
Fait remarquable, le pouvoir s’attendait à des résistances. Le ministère de l’Intérieur tenait à jour le « carnet B », liste de milliers de militants susceptibles de saboter la mobilisation, qu’il était prévu d’arrêter préventivement. Le gouvernement renonce à s’en servir : c’est inutile. L’insoumission, que l’état-major redoutait autour de 10 %, reste inférieure à 1,5 %. Le pays marche, y compris les ouvriers socialistes qui, trois jours plus tôt encore, manifestaient pour la paix derrière Jaurès. L’assassinat de leur chef, la veille au soir au Café du Croissant, n’a pas déclenché l’émeute que craignait le gouvernement : il a été absorbé, comme le reste, par l’événement qui emporte tout.
Le même jour, à Berlin, l’Allemagne décrète sa propre mobilisation et déclare la guerre à la Russie. La déclaration de guerre à la France ne viendra que le 3 août, mais plus personne ne se fait d’illusion. Le 2 août, les premiers réservistes enfilent le pantalon garance ; le 3, les Allemands entrent au Luxembourg ; le 4, ils envahissent la Belgique pendant qu’à Paris on enterre Jaurès et que Poincaré proclame l’Union sacrée. En une semaine, l’Europe des vacances est devenue l’Europe des tranchées, même si personne, alors, n’imagine que cela durera plus de quelques mois.
Où retrouver ce jour-lÃ
Le musée de la Grande Guerre de Meaux, le plus grand d’Europe consacré à 14-18, conserve affiches de mobilisation, uniformes garance et taxis de la Marne, à quarante minutes de Paris, et sur les lieux mêmes de la bataille qui, cinq semaines après le tocsin, sauvera le pays. À Péronne, l’Historial de la Grande Guerre offre le regard croisé français, britannique et allemand sur l’entrée en guerre. Enfin, dans presque chaque commune de France, le monument aux morts inauguré dans les années 1920 garde la trace de ceux qui sont partis ce jour-là : les lire, c’est déjà faire de l’histoire.
Côté lectures, L’été 14 de Roger Martin du Gard (dans Les Thibault) reste le plus saisissant des récits de ces journées, et 1914. Le destin du monde de Max Hastings ou Les Somnambules de Christopher Clark éclairent l’engrenage diplomatique qui a mené au tocsin.
Hier dans l’éphéméride : l’assassinat de Jean Jaurès au Café du Croissant.



