Le roi de France meurt dans une maison bourgeoise de Saint-Cloud, au petit matin du 2 août 1589, le ventre traversé d’un coup de couteau. Il a trente-sept ans. Son assassin, un moine jacobin de vingt-deux ans nommé Jacques Clément, a été taillé en pièces sur place la veille, sitôt son geste accompli, ce qui privera à jamais les historiens d’un procès et nourrira quatre siècles de spéculations sur ses commanditaires.
Il faut dire que la France de 1589 a perdu la raison. Depuis près de trente ans, catholiques et protestants s’y massacrent. Henri III, dernier fils survivant de Catherine de Médicis, règne sur un royaume qui ne lui obéit plus : la Ligue catholique, menée par les Guise et financée par l’Espagne, tient Paris, d’où le roi a été chassé par l’émeute des Barricades en mai 1588. Sept mois plus tard, à Blois, Henri III a répondu à sa manière en faisant poignarder le duc de Guise par ses gardes, puis exécuter son frère le cardinal. Depuis, les prédicateurs ligueurs le vouent publiquement à la mort du haut des chaires parisiennes. La Sorbonne a délié les sujets de leur serment de fidélité. Tuer le roi n’est plus un crime, c’est presque une Å“uvre pie.
Un couteau dans une lettre
C’est dans ce climat que Jacques Clément quitte Paris le 31 juillet, muni de fausses lettres pour le roi. Henri III assiège alors sa propre capitale, réconcilié par nécessité avec son cousin et héritier légitime, le protestant Henri de Navarre : leurs deux armées encerclent Paris, et la ville s’attend à tomber. Le 1er août au matin, à Saint-Cloud, le moine est introduit auprès du roi, qui reçoit volontiers les religieux. Pendant qu’Henri lit les lettres, Clément tire un couteau de sa manche et le frappe au bas-ventre.
La blessure ne semble d’abord pas fatale. Le roi soupe, dicte des lettres, plaisante. Dans la nuit, l’état empire. Avant de mourir, Henri III accomplit l’acte politique le plus lourd de conséquences de son règne : il désigne devant témoins Henri de Navarre comme son successeur, tout en le pressant de se faire catholique. Quand il expire au petit jour, la dynastie qui régnait sur la France depuis 1328 s’éteint avec lui, et la couronne passe aux Bourbons en la personne d’un roi huguenot que la moitié du royaume refuse. Paris, en apprenant la nouvelle, illumine et danse : on porte des écharpes vertes, la couleur du deuil moqueur, et l’on chante les louanges du « bienheureux » Clément. Il faudra à Henri IV neuf ans, une conversion, un sacre à Chartres et l’édit de Nantes pour refermer la plaie.
L’histoire a longtemps été cruelle avec Henri III, roi des « mignons » caricaturé par la propagande ligueuse puis par le roman du XIXe siècle. Les historiens d’aujourd’hui le réévaluent en prince intelligent et réformateur, l’un des esprits les plus fins à avoir porté la couronne, broyé par une époque fanatique qui ne laissait aucune place à la nuance. Son assassinat inaugure d’ailleurs une sinistre série : premier roi de France tué par un régicide, il sera suivi d’Henri IV en 1610, frappé, lui aussi, par un exalté persuadé de servir Dieu.
Sur place aujourd’hui
Du château de Saint-Cloud où agonisa le roi, il ne reste rien : incendié en 1870, rasé en 1892. Mais le domaine national de Saint-Cloud, ses terrasses et sa vue sur Paris comptent parmi les plus beaux jardins d’ÃŽle-de-France, et l’un des moins fréquentés. La dépouille d’Henri III, d’abord inhumée à Compiègne, a rejoint en 1610 la nécropole des rois : la basilique de Saint-Denis, où l’on visite les tombeaux des Valois, dont l’extraordinaire rotonde funéraire commandée par Catherine de Médicis. Enfin, le château de Blois conserve la chambre où fut assassiné le duc de Guise, l’autre moitié de ce duel à mort ; la visite y raconte admirablement l’engrenage de 1588-1589.
À lire : le Henri III de Jean-François Solnon (Perrin), réhabilitation convaincante d’un roi méconnu, et La Saint-Barthélemy n’aura pas lieu pour les amateurs de fiction historique. Nous reviendrons sur le massacre fondateur des haines de cette époque dans notre article du 24 août.



