Paris contre le roi
Pour comprendre le 31 juillet 1358, il faut se représenter la France de ces années-là : un royaume à genoux. La peste noire a fauché un tiers de la population dix ans plus tôt. En 1356, le désastre de Poitiers a vu le roi Jean II le Bon capturé par les Anglais, le roi de France prisonnier à Londres, la rançon colossale, le pouvoir confié à un dauphin de dix-huit ans, le futur Charles V, alors sans autorité ni argent.
C’est dans ce vide que s’engouffre Étienne Marcel. Riche drapier, prévôt des marchands de Paris, l’équivalent d’un maire à la tête de la puissante corporation de l’eau, il prend la tête des états généraux qui exigent du dauphin un contrôle de l’impôt et une réforme du gouvernement. La Grande Ordonnance de 1357, qu’il impose, est parfois lue comme une préfiguration lointaine du contrôle parlementaire : l’impôt consenti et surveillé par des représentants.
L’engrenage
Mais Marcel va plus loin, trop loin. Le 22 février 1358, il fait irruption au Palais de la Cité avec des émeutiers coiffés du chaperon rouge et bleu, les couleurs de Paris, et fait massacrer sous les yeux du dauphin ses deux maréchaux, dont le sang éclabousse la robe du prince. Charles, coiffé de force du chaperon, est humilié mais épargné. Il s’échappe de Paris peu après et retourne l’arme de Marcel contre lui : le blocus. Paris, affamée, se retourne lentement contre son prévôt.
Isolé, Marcel commet l’irréparable : il s’allie à Charles le Mauvais, roi de Navarre, prétendant cynique qui négocie avec les Anglais, et fait entrer ses troupes, y compris des soldats anglais, dans les faubourgs. Pour les Parisiens, le champion de la ville devient l’homme qui la livre à l’ennemi.
La nuit de la porte Saint-Antoine
Dans la nuit du 31 juillet 1358, Étienne Marcel se présente à la porte Saint-Antoine, près de l’actuelle Bastille, avec les clefs de la ville. S’apprêtait-il à ouvrir Paris aux Navarrais ? Ses partisans le nieront, ses adversaires en feront la preuve de sa trahison. L’échevin Jean Maillart, ancien allié rallié au dauphin, lui barre le passage. L’altercation tourne court : Marcel est abattu à coups de hache, avec plusieurs de ses fidèles. Son corps est exposé nu devant l’église Saint-Catherine, offert à la vindicte de la foule qui l’acclamait six mois plus tôt.
Deux jours plus tard, le dauphin rentre dans sa capitale. Devenu Charles V le Sage, il n’oubliera jamais la leçon : c’est pour surveiller Paris qu’il fera édifier la Bastille et transférera la résidence royale au Louvre et à Vincennes, à bonne distance des foules. La méfiance des rois de France envers leur capitale, jusqu’à Versailles, commence en partie cette nuit-là .
Héros ou traître ?
Étienne Marcel est l’une des figures les plus disputées de notre histoire. La Troisième République, cherchant des ancêtres à la souveraineté nationale, en a fait un proto-révolutionnaire, un défenseur du peuple contre l’arbitraire, d’où sa statue équestre en bronze, Å“uvre d’Antonin Idrac et Laurent Marqueste, dressée en 1888 sur le flanc sud de l’Hôtel de Ville, côté Seine : le prévôt veille toujours sur la maison commune des Parisiens. Les historiens sont plus nuancés : ambitieux, capable du meilleur (le contrôle de l’impôt) comme du pire (le massacre des maréchaux, l’alliance navarraise), Marcel incarne surtout la première irruption violente de Paris dans le jeu politique du royaume. Ni le dernier ni la moindre.
Sur les traces d’Étienne Marcel aujourd’hui
L’Hôtel de Ville de Paris. C’est Marcel qui, en 1357, installe la municipalité dans la Maison aux Piliers, sur la place de Grève, l’emplacement exact de l’actuel Hôtel de Ville. Sa statue équestre se dresse quai de l’Hôtel-de-Ville. L’édifice actuel, reconstruit après l’incendie de la Commune en 1871, se visite lors d’expositions gratuites et des Journées du patrimoine.
La Conciergerie et le Palais de la Cité. La salle des Gens d’armes, la plus vaste salle gothique civile d’Europe, date précisément de cette époque : c’est dans ce palais que Marcel fit tuer les maréchaux. La visite (Centre des monuments nationaux) se combine idéalement avec la Sainte-Chapelle voisine.
Le château de Vincennes. Le donjon voulu par Charles V, le plus haut d’Europe médiévale, est la conséquence directe de la révolte : un roi qui ne fait plus confiance à sa capitale s’y ménage une forteresse. L’un des monuments les plus sous-estimés d’ÃŽle-de-France.
La rue Étienne-Marcel (1er et 2e arrondissements) longe l’ancienne enceinte de Charles V et passe à quelques mètres de la tour Jean-sans-Peur, unique vestige d’hôtel particulier médiéval fortifié à Paris, petit musée délicieux et méconnu.
Pour aller plus loin
- Raymond Cazelles, Étienne Marcel, champion de l’unité française (Tallandier), la biographie de référence.
- Jean Favier, La Guerre de Cent Ans (Fayard), pour le contexte, magistral.
- Colette Beaune, Le Grand Ferré, la France profonde dans la tourmente de 1358, en écho à la Jacquerie.
Également ce jour dans l’éphéméride : l’assassinat de Jean Jaurès en 1914.



