Une révolution sans roi, un trône sans titulaire
Le 31 juillet 1830, Paris fume encore. Trois jours de barricades, les 27, 28 et 29 juillet, les Trois Glorieuses, ont balayé Charles X et ses ordonnances liberticides. Environ huit cents insurgés sont morts ; le tricolore flotte sur Notre-Dame et les Tuileries ; le dernier roi Bourbon fuit vers Rambouillet. Mais une question brûlante reste sans réponse : qui gouverne ?
Deux camps s’affrontent dans la victoire. À l’Hôtel de Ville, les républicains, forts du sang versé sur les barricades, rêvent de proclamer la République autour du vieux général La Fayette, héros des deux mondes, redevenu commandant de la Garde nationale à soixante-douze ans. Au Palais-Bourbon, les députés libéraux, Thiers, Laffitte, les banquiers, les modérés, redoutent par-dessus tout une nouvelle Terreur ou une guerre européenne. Leur solution : un roi de rechange. Louis-Philippe d’Orléans, cousin de la branche déchue, fils du régicide Philippe Égalité, ancien soldat de Valmy et de Jemmapes, prince bourgeois qui envoie ses fils au lycée public.
Le trajet le plus risqué de sa vie
Encore faut-il que Paris l’accepte. Le 31 juillet, nommé lieutenant général du royaume par les députés, Louis-Philippe doit aller chercher sa légitimation là où elle se trouve : à l’Hôtel de Ville, cÅ“ur de l’insurrection, au milieu des combattants en armes qui n’ont pas versé leur sang pour changer de Bourbon. Le duc traverse Paris à cheval, du Palais-Royal à la place de Grève, sous les huées et quelques cris de « Vive la République ! ». Des témoins raconteront qu’il jouait sa vie.
Dans la grande salle, face aux insurgés méfiants, tout se joue en quelques minutes. La Fayette, arbitre de la situation, pose ses conditions, une monarchie entourée d’institutions républicaines, « un trône populaire environné d’institutions républicaines » selon la formule restée célèbre. Louis-Philippe acquiesce à tout. Alors le vieux général saisit un grand drapeau tricolore, entraîne le duc sur le balcon, l’enveloppe avec lui dans les trois couleurs et l’embrasse devant la foule massée sur la place. Le peuple, qui acclamait la République une heure plus tôt, acclame l’étreinte. Chateaubriand, féroce, résumera : « Le baiser républicain de La Fayette fit un roi. »
Ce que l’étreinte a scellé, et escamoté
La scène du balcon est l’un des grands moments de théâtre politique de notre histoire, et l’un des plus lourds de conséquences. En un geste, La Fayette a offert aux orléanistes ce qui leur manquait, la caution de la Révolution, et retiré aux républicains ce qu’ils croyaient tenir, la victoire. Le 9 août, Louis-Philippe devient « roi des Français » (et non plus roi de France) : la nuance dit tout, le contrat remplace le droit divin, le drapeau tricolore remplace le drapeau blanc, la Charte est révisée.
Les déçus seront nombreux, et rapides à le dire. La monarchie de Juillet, née d’une révolution confisquée, passera dix-huit ans à réprimer ceux qui l’avaient portée : insurrections de 1832 (celle des Misérables, au cloître Saint-Merri), 1834, attentat de Fieschi en 1835, jusqu’à ce qu’une autre révolution, en février 1848, chasse Louis-Philippe par où il était entré : la rue. La Fayette lui-même, mort en 1834, aura eu le temps de regretter son baiser.
Sur les traces du 31 juillet 1830 aujourd’hui
L’Hôtel de Ville de Paris. Le bâtiment que virent La Fayette et Louis-Philippe a brûlé en 1871, mais l’actuel, reconstruit à l’identique en plus grand, occupe le même emplacement, et la place de l’Hôtel-de-Ville, l’ancienne place de Grève, reste la scène du drame. Expositions gratuites régulières.
Le Louvre : « La Liberté guidant le peuple ». Delacroix peint sa Liberté dès l’automne 1830 ; l’État de Louis-Philippe l’achète… puis la cache, trop subversive. Elle est aujourd’hui l’icône absolue des Trois Glorieuses, à voir dans les salles rouges du Louvre.
La colonne de Juillet, place de la Bastille. Élevée par la monarchie de Juillet à la mémoire des insurgés de 1830, surmontée du Génie de la Liberté doré. Sa crypte abrite les restes de centaines de combattants des Trois Glorieuses, rejoints en 1848 par ceux de Février. Elle se visite depuis sa restauration.
Le musée Carnavalet. Les salles du XIXe siècle conservent l’iconographie de 1830 : le balcon, les barricades, les caricatures de la poire, l’histoire de Paris racontée par Paris, et l’entrée des collections permanentes est gratuite.
Le château de La Grange-Bléneau (Seine-et-Marne) fut la retraite de La Fayette ; le général repose à Paris, au cimetière de Picpus, sous la terre de Bunker Hill rapportée d’Amérique, l’un des lieux les plus émouvants et méconnus de l’Est parisien, où flotte en permanence la bannière étoilée.
Pour aller plus loin
- Guillaume de Bertier de Sauvigny, La Restauration (Flammarion), pour comprendre ce qui s’effondre en juillet 1830.
- Munro Price, Louis-Philippe, le prince et le roi (traduction française), le portrait du monarque improbable.
- Gonzague Saint Bris, La Fayette (Télémaque), la vie-roman du héros des deux mondes.
- Victor Hugo, Les Misérables, pour la suite : l’insurrection de 1832, fille des espoirs trahis de 1830.
Retrouvez nos articles sur les Trois Glorieuses : le 28 juillet 1830, la journée de l’Hôtel de Ville, et l’attentat de Fieschi du 28 juillet 1835.



