Un dîner rue Montmartre, à trois jours de la guerre
Le 31 juillet 1914, vers 21 h 40, Jean Jaurès dîne avec ses collaborateurs de L’Humanité au Café du Croissant, au 146 de la rue Montmartre, à deux pas des locaux du journal. L’Europe est au bord du gouffre : l’Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie trois jours plus tôt, la Russie mobilise, l’Allemagne menace. Jaurès, lui, revient de Bruxelles où il a tenté une ultime médiation avec les socialistes allemands. Il croit encore possible d’arrêter la machine.
Il est assis dos à la fenêtre ouverte, sur la banquette. Un jeune homme s’approche depuis la rue, écarte le rideau et tire deux coups de revolver. Jaurès s’effondre sur la table. Il meurt quelques minutes plus tard, sans avoir repris connaissance. Il avait cinquante-quatre ans.
Raoul Villain, l’assassin acquitté
Le tireur s’appelle Raoul Villain. Vingt-neuf ans, étudiant instable, nourri de la propagande nationaliste qui, depuis des mois, désigne Jaurès comme un traître à la solde de l’Allemagne. Certains journaux de droite avaient été jusqu’à appeler ouvertement au meurtre : « M. Jaurès, c’est l’Allemagne », écrivait-on ; un éditorialiste avait même souhaité qu’un chef trouvât le courage de le « coller au mur ».
Le plus stupéfiant vient après. Villain, emprisonné pendant toute la guerre, n’est jugé qu’en 1919. Dans une France victorieuse mais saignée, le jury l’acquitte, et condamne la veuve de Jaurès aux dépens. Anatole France résume la stupeur d’une partie du pays : les jurés ont jugé que tuer Jaurès n’était pas un crime. Villain finira fusillé en 1936 aux Baléares, pendant la guerre d’Espagne, par des miliciens républicains.
La dernière voix pour la paix
Pourquoi cet assassinat pèse-t-il si lourd dans notre mémoire nationale ? Parce que Jaurès était, à l’été 1914, le seul homme politique français d’envergure à se battre encore contre la guerre. Normalien, agrégé de philosophie, député de Carmaux, défenseur des mineurs en grève et de Dreyfus, fondateur de L’Humanité en 1904, unificateur du socialisme français en 1905 : tout son itinéraire convergeait vers ce combat final.
On refera l’histoire à l’infini : Jaurès vivant aurait-il pu empêcher la guerre ? Probablement pas, les mécanismes des alliances étaient déjà enclenchés. Mais son assassinat a valeur de symbole terrible : la première victime française de la Grande Guerre est tombée à Paris, tuée par un Français, pour avoir voulu la paix. Le 4 août, jour de ses obsèques, l’Allemagne envahit la Belgique et la France entre en guerre. L’Union sacrée se fait, en partie, autour de son cercueil.
Sur les traces de Jaurès aujourd’hui
Le Café du Croissant, Paris (2e arrondissement). L’établissement existe toujours, au coin de la rue Montmartre et de la rue du Croissant. Une plaque et des souvenirs rappellent le drame ; la table de l’assassinat y est pieusement conservée. C’est l’une des étapes les plus émouvantes d’une promenade dans l’ancien quartier de la presse parisienne.
Le Panthéon. Le 23 novembre 1924, dix ans après sa mort, le cartel des gauches transfère les cendres de Jaurès au Panthéon, portées depuis Carmaux par une délégation de mineurs. Il repose dans la crypte, non loin de Victor Hugo et d’Émile Zola. La visite du Panthéon reste le meilleur point de départ pour comprendre la fabrique des grands hommes de la République.
Le musée Jean-Jaurès à Castres (Tarn). Sa ville natale lui consacre un musée : manuscrits, journaux d’époque, caricatures, objets personnels. Une excellente raison de découvrir Castres, ses maisons sur l’Agout et, à quelques kilomètres, le Sidobre granitique.
Pour aller plus loin
- Jean-Pierre Rioux, Jean Jaurès (Perrin), la biographie de référence, accessible et complète.
- Gilles Candar et Vincent Duclert, Jean Jaurès (Fayard), la somme universitaire.
- Jean Jaurès, L’Armée nouvelle, pour lire Jaurès lui-même sur la guerre et la nation.
Demain dans l’éphéméride : le 1er août 1914, la mobilisation générale.



