8 h 45, base de Borgo, Corse
Le 31 juillet 1944 au matin, le commandant Antoine de Saint-Exupéry décolle de la base aérienne de Poretta, près de Bastia, aux commandes d’un Lockheed P-38 Lightning démilitarisé. Sa mission : photographier la région de Grenoble et d’Annecy pour préparer le débarquement de Provence, prévu deux semaines plus tard. Il a quarante-quatre ans, bien au-delà de la limite d’âge pour ce type d’appareil, qu’il ne pilote que par dérogation, arrachée à force d’insistance auprès du commandement allié.
Il devait rentrer avant midi. À 14 h 30, les réservoirs sont théoriquement vides. L’avion ne revient jamais. Aucun appel radio, aucun témoin, aucune épave. L’auteur du Petit Prince, publié l’année précédente à New York, disparaît comme l’un de ses personnages : sans laisser de corps.
Un écrivain en guerre
Il faut mesurer ce que ce vol avait d’improbable. Saint-Exupéry n’était pas un jeune pilote de chasse : c’était une gloire des lettres françaises, l’homme de Courrier Sud, de Vol de nuit, de Terre des hommes, l’ancien pionnier de l’Aéropostale sur les lignes de Toulouse, du Cap Juby et de l’Amérique du Sud. Réfugié aux États-Unis après la défaite de 1940, critiqué à la fois par Vichy et par une partie des gaullistes, il n’avait eu de cesse de reprendre le combat, non par goût de la guerre mais par refus d’écrire depuis l’arrière : « Je ne peux pas supporter d’être un témoin. »
Son corps meurtri par une décennie d’accidents d’avion supportait mal le P-38 : il ne pouvait même plus enfiler seul sa combinaison d’altitude. Ses camarades du groupe 2/33 racontent un homme distrait, mélancolique, qui écrivait la nuit et perdait ses gants, mais qui volait encore, obstinément.
Cinquante-quatre ans de mystère
Pendant un demi-siècle, la disparition nourrit toutes les hypothèses : panne, malaise, chasseur allemand, suicide même, la lecture de ses dernières lettres, sombres, y prêtait. La Méditerranée gardait le secret.
Puis, en septembre 1998, un chalutier marseillais remonte dans ses filets, au large de l’île de Riou, une gourmette en argent portant les noms d’Antoine de Saint-Exupéry, de son épouse Consuelo et de son éditeur new-yorkais. En 2000, un plongeur repère une épave de P-38 dispersée dans la même zone ; les pièces remontées en 2003 sont formellement identifiées l’année suivante grâce au numéro de série. Dernier rebondissement : en 2008, un ancien pilote de la Luftwaffe, Horst Rippert, affirme avoir abattu ce jour-là un P-38 dans le secteur, témoignage invérifiable, jamais confirmé par les archives. Le mystère des causes demeure ; le lieu, lui, est désormais connu : Saint-Exupéry repose au large de ses calanques.
Sur les traces de Saint-Exupéry aujourd’hui
Lyon, sa ville natale. Il naît en 1900 au 8 rue du Peyrat (aujourd’hui rue Alphonse-Fochier), sur la presqu’île. La ville lui a dédié sa place de la Bourse une statue le représentant assis face au Petit Prince, et son aéroport porte son nom depuis 2000. Une visite du Vieux Lyon et de la presqu’île se double aisément d’un parcours Saint-Ex.
Le mémorial de l’île de Riou, au large de Marseille. Les calanques entre Marseille et Cassis surplombent la zone où reposent l’épave et son pilote. Une sortie en bateau dans l’archipel de Riou ou une randonnée dans le Parc national des Calanques est la plus belle des visites mémorielles, aucun monument n’égalera ce paysage.
Toulouse et l’épopée de l’Aéropostale. L’aventure de la Ligne, c’est Montaudran : l’ancienne piste d’où partaient Mermoz, Guillaumet et Saint-Exupéry abrite aujourd’hui le musée L’Envol des Pionniers, entièrement consacré à l’Aéropostale. Le complément idéal, à quelques kilomètres, de la Cité de l’espace.
Le Bourget. Le musée de l’Air et de l’Espace expose des pièces remontées de l’épave du P-38, dont un élément du train d’atterrissage tordu par l’impact. Face à ces fragments, Le Petit Prince prend une résonance singulière : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il cache un puits quelque part. »
Pour aller plus loin
- Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes, son chef-d’Å“uvre, prix du roman de l’Académie française 1939.
- Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, le livre français le plus traduit au monde.
- Stacy de La Bruyère, Saint-Exupéry (Albin Michel), biographie fouillée de l’homme derrière la légende.
- Jacques Pradel et Luc Vanrell, Saint-Exupéry, l’ultime secret, l’enquête sur la découverte de l’épave.
Également ce jour dans l’éphéméride : l’assassinat de Jean Jaurès en 1914 et la mort d’Étienne Marcel en 1358.



