Il est un peu plus de huit heures du soir, ce mardi 4 août 1789, quand s’ouvre à Versailles, dans la salle des Menus-Plaisirs, une séance de l’Assemblée nationale constituante qui ne devait durer que le temps d’un rapport sur les troubles agraires. Quand elle se termine, vers deux heures du matin, la société d’ordres qui structurait la France depuis le Moyen Âge n’existe plus. Aucune assemblée au monde n’a jamais autant détruit, ni autant fondé, en six heures.
Le contexte, il est vrai, ne laisse guère le choix. Depuis la prise de la Bastille trois semaines plus tôt, la Grande Peur embrase les campagnes : des rumeurs de brigands soudoyés par les aristocrates jettent les paysans sur les châteaux, où l’on brûle en priorité les « terriers », ces registres où sont consignés les droits seigneuriaux. L’ordre s’effondre. Réprimer ? L’Assemblée n’a pas de troupes sûres. Céder ? C’est ce que vont proposer, dans une mise en scène soigneusement préparée la veille au club breton, deux aristocrates libéraux : le vicomte de Noailles, cadet sans fortune, ce qui fera ricaner, et le duc d’Aiguillon, l’un des plus grands propriétaires du royaume, qui proposent l’égalité devant l’impôt et le rachat des droits féodaux.
La surenchère sacrée
Ce qui suit échappe à tous les calculs. Une sorte d’ivresse s’empare de la salle. Chacun monte à la tribune pour immoler ses propres avantages, et ceux des autres : un évêque propose l’abolition du droit de chasse, un noble réplique en demandant celle des dîmes ; les députés du clergé abandonnent le casuel, ceux des provinces jettent leurs privilèges, la Bretagne, le Dauphiné, la Provence renoncent à leurs franchises séculaires, les villes suivent, puis tombent la vénalité des offices, les justices seigneuriales, les pensions injustifiées, le droit exclusif des colombiers. Les greffiers peinent à suivre. On pleure, on s’embrasse, on décrète Louis XVI « restaurateur de la liberté française » et l’on commande un Te Deum. Un témoin parlera d’une « nuit de dupes » où chacun sacrifiait par peur d’être devancé ; le mot célèbre restera celui d’une « Saint-Barthélemy des propriétés ».
L’ivresse retombée, les juristes reprennent la main. Du 5 au 11 août, les décrets mettent en forme, et parfois en retrait, les sacrifices de la nuit : l’article premier proclame que « l’Assemblée nationale détruit entièrement le régime féodal », mais distingue les droits abolis purement et simplement (servitudes personnelles, corvées, mainmorte) de ceux, assis sur la propriété, qui devront être rachetés par les paysans. Ce rachat, largement impraticable, entretiendra la colère des campagnes jusqu’à ce que la Convention supprime tout sans indemnité en juillet 1793. Il n’empêche : en droit, tous les Français sont devenus, cette nuit-là , égaux devant l’impôt, la justice et l’accès aux emplois. La Déclaration des droits de l’homme, votée trois semaines plus tard, ne fera que graver les principes dont la nuit du 4 août avait fait table rase des obstacles.
Voir les lieux, toucher les textes
L’hôtel des Menus-Plaisirs, à deux pas du château de Versailles, existe toujours : c’est là que se tinrent les états généraux, le serment du Jeu de Paume tout proche et la nuit du 4 août ; il abrite aujourd’hui le Centre de musique baroque, et sa cour se découvre lors des Journées du patrimoine. La visite du château de Versailles prend un autre relief quand on la termine par ces bâtiments où la monarchie absolue a vu naître son tombeau. À Paris, les Archives nationales, dans le sublime hôtel de Soubise, conservent les procès-verbaux originaux de la séance et présentent régulièrement les grands textes de 1789 ; leur musée, trop peu connu, est l’un des secrets les mieux gardés du Marais. Et pour mesurer ce qui disparut cette nuit-là , rien ne vaut la lecture de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, qui montre que la nuit du 4 août acheva un travail que la monarchie elle-même avait commencé.
À suivre dans l’éphéméride révolutionnaire : le 26 août, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.



