Le sacre du 6 août 1223 n’est pas le plus fastueux de l’histoire de France, mais c’est peut-être le plus important : pour la première fois depuis près de deux siècles et demi, un roi capétien monte sur le trône sans avoir été couronné du vivant de son père. Philippe Auguste, mort trois semaines plus tôt, a jugé sa dynastie assez solide pour se passer de cette précaution, et l’événement lui donne raison. Personne, en cet été 1223, n’imagine contester à Louis VIII une couronne que sa famille transmet de père en fils depuis 987. L’hérédité capétienne est devenue une évidence : c’est une petite révolution silencieuse.
Le nouveau roi a trente-six ans, une réputation militaire flatteuse, on l’appelle « le Lion » depuis ses campagnes contre Jean sans Terre, et une épouse remarquable, Blanche de Castille, sacrée à ses côtés ce jour-là , qui donnera bientôt sa pleine mesure comme régente de leur fils Louis IX. Le règne sera bref, trois ans à peine, dévoré par la croisade contre les albigeois qui arrimera le Languedoc à la couronne. Mais arrêtons-nous plutôt sur la cérémonie elle-même, car le sacre est sans doute le rituel le plus dense de toute l’histoire politique française, et le mieux fait pour être raconté.
Une huile venue du ciel
Pourquoi Reims ? Parce que saint Remi y a baptisé Clovis vers 500, et que la légende, mise en forme au IXe siècle par l’archevêque Hincmar, veut qu’une colombe ait alors apporté du ciel une fiole d’huile sainte : la sainte ampoule, conservée à l’abbaye Saint-Remi et portée en procession solennelle à la cathédrale chaque jour de sacre. Une goutte de ce chrême céleste, mêlée au saint chrême ordinaire, fait du roi de France l’oint du Seigneur, non pas un prêtre, mais plus qu’un simple laïc, seul souverain d’Occident à pouvoir revendiquer une huile d’origine divine. Les rois d’Angleterre, vexés, se fabriqueront leur propre légende d’ampoule au XIVe siècle ; personne n’y croira vraiment.
La cérémonie obéit à une partition minutieuse : serment du roi de protéger l’Église et de gouverner en justice, remise des insignes, les éperons, l’épée dite de Charlemagne, « Joyeuse », l’anneau, le sceptre, la main de justice, puis les neuf onctions sur le corps du souverain, et enfin le couronnement par les pairs de France, avant les acclamations et l’envol de petits oiseaux dans la nef. Détail capital : c’est l’onction, pas la couronne, qui fait le sacre. Et le sacre ne fait d’ailleurs pas le roi, dès le XIIIe siècle, les juristes établissent que le roi règne dès la mort de son prédécesseur, ce que résumera la formule fameuse : « Le mort saisit le vif. » Le sacre n’en reste pas moins, jusqu’à Charles X en 1825, le moment où la monarchie française met en scène ce qu’elle prétend être : une élection divine. On comprend que Jeanne d’Arc, en 1429, ait tout risqué pour mener Charles VII se faire sacrer à Reims au milieu d’un pays occupé : sans l’onction, son roi n’était aux yeux de beaucoup qu’un prétendant.
Quant à la sainte ampoule, elle connut une fin très française : brisée publiquement en 1793 par le conventionnel Rühl sur le piédestal de la statue de Louis XV, à Reims. Des fidèles en avaient toutefois recueilli des fragments, qui resservirent, assure-t-on, pour le sacre de Charles X.
Reims, mode d’emploi
La cathédrale Notre-Dame de Reims, reconstruite au XIIIe siècle précisément à l’époque de Louis VIII après l’incendie de 1210, est l’écrin gothique absolu : 2 303 statues, l’Ange au sourire, les vitraux de Chagall dans l’axe, et le souvenir des bombardements de 1914, qui firent de « la cathédrale martyre » un symbole national. Juste à côté, le palais du Tau, résidence des rois au moment du sacre, expose les tapisseries, le talisman de Charlemagne et ce qui subsiste du trésor du sacre ; c’est là que se tenait le festin du couronnement. À un quart d’heure à pied, la basilique Saint-Remi, romane et bouleversante, gardait la sainte ampoule et conserve le tombeau du saint. L’ensemble, classé à l’Unesco, se visite idéalement en une journée, que l’on peut conclure de façon plus profane dans les caves de champagne creusées dans la craie, à quelques centaines de mètres.
Pour prolonger : Le Sacre royal à l’époque de Saint Louis de Jacques Le Goff et alii, qui décortique le manuscrit du sacre conservé à la BnF, et la biographie de Blanche de Castille par Georges Minois, portrait de la véritable héritière politique de ce 6 août 1223.



