Le 7 août 1815, dans les eaux anglaises au large de Plymouth, un canot fait la navette entre deux vaisseaux de la Royal Navy. À son bord, un homme de quarante-cinq ans en redingote verte, que l’Angleterre entière brûle d’apercevoir et que son gouvernement refuse obstinément d’appeler autrement que « le général Bonaparte ». Napoléon quitte le Bellérophon, où il vivait depuis trois semaines, pour le Northumberland, qui appareille le lendemain. Destination : Sainte-Hélène, un rocher volcanique de l’Atlantique sud, à 1 900 kilomètres des côtes africaines et à plus de deux mois de mer. Il n’en reviendra que dans un cercueil, vingt-cinq ans plus tard.
Comment en est-on arrivé là ? Rembobinons. Waterloo, 18 juin. Seconde abdication, 22 juin. L’Empereur déchu gagne Rochefort avec l’espoir de s’embarquer pour les États-Unis, mais la Royal Navy verrouille les pertuis charentais. Réfugié à partir du 12 juillet sur l’île d’Aix, dernière terre française qu’il foulera, il pèse les options : forcer le blocus, fuir caché dans un tonneau comme le lui proposent de jeunes officiers de marine, ou tenter le grand geste. Ce sera le grand geste. Le 14 juillet, il fait porter au capitaine Maitland, commandant le Bellérophon, une lettre pour le prince régent d’Angleterre restée fameuse : tel Thémistocle venu s’asseoir au foyer de son ennemi, il vient « se mettre sous la protection des lois » britanniques et réclamer l’hospitalité du « plus puissant, du plus constant et du plus généreux de ses ennemis ». Le 15 au matin, il monte à bord.
Le spectacle de Plymouth
Le calcul n’était pas absurde, Napoléon rêvait d’une retraite de gentleman campagnard sous le nom de « colonel Muiron », mais il était perdu d’avance : le cabinet britannique avait décidé la déportation avant même son embarquement. Suit alors un épisode étrange et presque tendre. Pendant que le Bellérophon mouille devant Plymouth, des milliers de curieux louent des barques pour approcher le vaisseau et apercevoir l’Ogre ; Napoléon, beau joueur, paraît à la coupée à heure fixe et salue la foule, qui parfois l’acclame, au grand embarras des autorités, d’autant qu’un débat juridique enfle à Londres, où des juristes tentent d’obtenir par habeas corpus la comparution du prisonnier devant un tribunal. C’est en partie pour couper court à ces procédures que l’Amirauté précipite le transfert du 7 août et le départ vers l’hémisphère sud, hors de portée de tout juge.
À bord du Northumberland, l’amiral Cockburn donne le ton du nouveau statut : on retire à l’exilé les honneurs souverains, on l’installe dans une cabine ordinaire. Soixante-dix jours de traversée plus tard, le 15 octobre 1815, Sainte-Hélène surgit de l’océan, noire et verticale. « Ce n’est pas un joli séjour », lâche Napoléon en découvrant Jamestown à la lunette. Il y dictera pourtant, avec Las Cases, le Mémorial de Sainte-Hélène, best-seller du siècle qui transformera le despote vaincu en martyr prométhéen, sa dernière victoire, posthume et totale, remportée depuis une chambre humide de Longwood contre ses geôliers.
L’île d’Aix, dernier rivage
C’est en France, curieusement, que ce départ se visite le mieux. L’île d’Aix, croissant de terre sans voitures au large de Fouras, conserve la maison du commandant où Napoléon vécut ses derniers jours français, du 12 au 15 juillet 1815 : c’est aujourd’hui le musée napoléonien, avec ses souvenirs poignants, dont le lit de camp et les projets d’évasion annotés. La traversée en bac depuis la pointe de la Fumée dure vingt minutes, et l’île, entre plages, fortifications et roses trémières, vaut à elle seule le voyage ; on aperçoit au large Fort Boyard, dont la construction fut relancée sous l’Empire. En face, la Corderie royale de Rochefort et l’arsenal racontent la marine qui n’a pas pu, ou pas voulu, sauver l’Empereur. Et pour boucler la boucle, le tombeau des Invalides, où les cendres revinrent en grande pompe en décembre 1840, quinze navires et un million de Parisiens plus tard.
En librairie : Le Mémorial de Sainte-Hélène en édition critique, la remarquable Napoléon à Sainte-Hélène de Pierre Branda, et The Bellerophon and Napoleon pour les anglophones. Nous raconterons la naissance de l’Empereur, à Ajaccio, dans notre éphéméride du 15 août.



