Onze mois. Voilà onze mois que Calais tient, encerclée par l’armée d’Édouard III d’Angleterre, quand la ville se résout à capituler, au début du mois d’août 1347. Onze mois de famine surtout : on a mangé les chevaux, puis les chiens, puis les rats ; le gouverneur Jean de Vienne a fini par expulser hors les murs cinq cents « bouches inutiles », vieillards, femmes, enfants, que les assiégeants ont laissés mourir entre les lignes. Le roi de France Philippe VI, écrasé un an plus tôt à Crécy, est bien venu montrer son armée sur les hauteurs voisines ; il est reparti sans combattre. Calais est seule.
C’est le chroniqueur Jean Froissart qui a fixé pour les siècles la suite de l’histoire. Édouard III, furieux d’une résistance qui lui a coûté une fortune, ne consent à épargner la population qu’à une condition : que six des plus notables bourgeois se livrent à lui « en purs les chefs et les pieds, en leurs braies et chemises, la hart au col », nu-tête, pieds nus, en chemise, la corde de pendu au cou, pour lui apporter les clefs de la ville et subir son bon plaisir. Sur la place du marché, le plus riche des habitants, Eustache de Saint-Pierre, se lève le premier. Cinq autres le suivent : Jean d’Aire, les frères Wissant, Jean de Fiennes, Andrieu d’Andres. La ville entière les accompagne aux portes en pleurant.
La reine à genoux
Devant le roi d’Angleterre, les six hommes s’agenouillent et tendent les clefs. Édouard ordonne qu’on les décapite sur-le-champ. Ses conseillers plaident la clémence, rien n’y fait, jusqu’à ce que la reine Philippa de Hainaut, enceinte, se jette aux pieds de son époux et le supplie de lui accorder la vie des six bourgeois. Le roi cède : « Dame, j’aimasse trop mieux que vous fussiez ailleurs », soupire-t-il chez Froissart, avant de les lui remettre. Philippa les fait vêtir, nourrir et libérer.
L’histoire est-elle vraie ? Pour l’essentiel, oui : la reddition, les six otages et leur grâce sont attestés. Mais les historiens soupçonnent la scène d’avoir été, sinon écrite d’avance, du moins fortement ritualisée, l’humiliation publique des vaincus suivie du pardon royal est une cérémonie codifiée du Moyen Âge, et la clémence obtenue par la reine, un rôle presque attendu. Peu importe au fond : le sacrifice consenti des six hommes, lui, n’avait rien d’un théâtre sans risque. Édouard III vide ensuite Calais de ses habitants et la repeuple d’Anglais ; la ville restera anglaise deux cent onze ans, jusqu’à sa reprise par le duc de Guise en 1558, perte qui, dit-on, brisa le cÅ“ur de la reine Mary Tudor.
Rodin contre la colonne
Si les six bourgeois appartiennent aujourd’hui à la mémoire universelle, c’est à Auguste Rodin qu’ils le doivent. Quand la ville de Calais lui commande en 1884 un monument à Eustache de Saint-Pierre, elle attend un héros de bronze juché sur un piédestal. Rodin livre tout autre chose : six hommes à taille humaine, décalés les uns des autres, pieds nus dans leurs chemises de supplicié, chacun seul face à sa mort, l’un serre la clef, l’autre se prend la tête, un troisième ouvre les mains dans un geste d’interrogation muette. Et le sculpteur exige que le groupe soit posé à même le sol, « comme un chapelet de souffrance et de sacrifice », au milieu des passants. Le comité s’étrangle, la presse locale parle de « fromage » ; le monument, inauguré en 1895, sera longtemps exilé sur un socle avant que la volonté de Rodin ne soit enfin respectée. C’est aujourd’hui l’une des Å“uvres les plus célèbres de la sculpture mondiale, dont les fontes se dressent de Londres à Tokyo.
L’original vous attend devant l’hôtel de ville de Calais, à côté du beffroi classé à l’Unesco, et le regard des six hommes porte toujours vers l’Angleterre. À Paris, le musée Rodin en conserve une fonte dans son jardin de la rue de Varenne, avec les études préparatoires bouleversantes des mains et des têtes : l’occasion de comparer le travail et l’Å“uvre aboutie. Pour prolonger, les Chroniques de Froissart se lisent encore avec bonheur en édition de poche, et La Guerre de Cent Ans de Jean Favier remet Crécy et Calais dans le grand récit du siècle.
Déjà paru dans l’éphéméride médiévale : la mort d’Étienne Marcel, autre figure de ces années terribles.



