Il fallait un Å“il exercé pour voir, dans ce registre foncier venu du Suffolk, autre chose qu’un vieux livre de comptes. En 2019, à la bibliothèque de l’université de Cambridge, un chantier de recatalogage conduit les archivistes à rouvrir les papiers de la famille Vanneck : des baux, des titres, des registres de domaines endormis depuis des générations. L’un d’eux, un registre du manoir de Huntingfield relié vers 1580, intrigue par sa couverture. Ce n’est ni du cuir ni du carton, mais un parchemin replié, cousu, rogné sur les bords, où court une écriture gothique. Et dans cette écriture, des noms qui n’ont rien à faire dans la comptabilité d’un domaine élisabéthain : Arthur, Gauvain, Merlin.
On crut d’abord tenir un récit du XIVe siècle consacré à Gauvain. Puis Irène Fabry-Tehranchi, spécialiste des collections françaises de la bibliothèque, identifia le texte : un fragment de la Suite Vulgate du Merlin, l’une des Å“uvres les plus rares du cycle arthurien, dont il subsiste moins de quarante manuscrits au monde. Celui-ci avait passé plus de quatre siècles sur une étagère, déguisé en reliure.
Une suite française pour les débuts du règne d’Arthur
Composée vers 1230 en ancien français, la Suite Vulgate du Merlin appartient au grand cycle du Lancelot-Graal, cette somme romanesque qui donna à la légende arthurienne sa forme la plus ample. Elle raconte les premières années du règne d’Arthur, ses guerres contre les barons rebelles et les Saxons, et les inlassables métamorphoses de son conseiller enchanteur. La copie retrouvée à Cambridge fut exécutée entre 1275 et 1315, avec des initiales ornées de rouge et de bleu : un livre soigné, produit pour une aristocratie qui lisait le français des deux côtés de la Manche.
Le fragment est un double feuillet, et il conserve deux épisodes de la fin du récit. Le premier raconte la bataille de Cambénic, où Gauvain, Excalibur au poing, mène les chrétiens à la victoire contre les rois saxons. Le second se déroule à la cour, lors de la fête de l’Assomption : un harpiste aveugle se présente devant Arthur, joue merveilleusement, puis s’évanouit dans la foule. C’était Merlin, déguisé. Il reparaît bientôt sous les traits d’un enfant chauve pour dicter ses volontés au roi, avant de réclamer l’honneur de porter au combat l’étendard royal, celui du dragon qui crache des flammes.
Le parchemin, matière première des relieurs
Comment une page de légende finit-elle en couverture de registre ? Par économie. Au XVIe siècle, en Angleterre, l’ancien français ne se lit plus guère ; les manuscrits médiévaux, en revanche, offrent un parchemin souple, solide et déjà payé. Les relieurs découpent donc les volumes jugés périmés pour envelopper les paperasses du quotidien. Des milliers de manuscrits ont disparu ainsi, démembrés au service des archives domaniales et des actes notariés.
L’ironie de l’histoire veut que le geste qui les détruisait soit aussi celui qui en a sauvé des lambeaux. Cousu serré dans sa reliure, à l’abri des flammes, de l’humidité et des lecteurs, le fragment de Huntingfield a traversé quatre siècles et demi sans encombre. Sir Joshua Vanneck, qui acquit le manoir au XVIIIe siècle, ne sut jamais ce que ses registres portaient sur le dos.
Quarante-neuf images par page, sans rien déplier
Restait à lire un texte plié en deux, cousu, dont des pans entiers disparaissaient dans l’épaisseur du dos. Grâce à un financement accordé en 2023 par Cambridge Digital Humanities, le laboratoire d’imagerie du patrimoine de la bibliothèque, dirigé par Maciej M. Pawlikowski, a déployé un arsenal complet. Imagerie multispectrale d’abord : quarante-neuf clichés de chaque page, de l’ultraviolet à l’infrarouge, saisis par une caméra valant plus de 100 000 livres sterling, pour raviver les encres passées. Tomographie ensuite, héritée de l’imagerie médicale, afin de cartographier les plis et la couture sans y toucher. Photographie macro enfin, avec de petits miroirs glissés dans les replis pour atteindre les zones cachées.
De cette moisson d’images est né un modèle en trois dimensions, puis un dépliage virtuel qui restitue le double feuillet à plat, comme s’il n’avait jamais été plié. L’original, lui, n’a pas bougé. Il y a trente ans, on l’aurait sans doute découpé et aplati ; on considère aujourd’hui que la reliure élisabéthaine est elle-même un témoin, celui des pratiques d’archivage du XVIe siècle. Seuls quelques centimètres carrés, pris sous le fil de couture, gardent leur secret. Tout le reste se feuillette librement sur la bibliothèque numérique de Cambridge, et la découverte a été présentée au public lors du Cambridge Festival, le 26 mars 2025.
Ce que la technique fait remonter des profondeurs
Cette histoire n’est pas un accident isolé. Les bibliothèques et les dépôts d’archives d’Europe conservent, cousus dans leurs reliures, d’innombrables fragments de textes que l’on croyait perdus. Longtemps, les lire supposait de détruire l’objet qui les avait sauvés. L’imagerie multispectrale et le scanner changent l’équation : on peut désormais fouiller une reliure comme on fouille un sol, couche par couche, sans rien casser. Chaque campagne de numérisation devient une campagne de fouilles, et des textes refont surface là où personne ne les attendait, entre deux pages de comptes.
Dans le récit que Cambridge vient de rendre lisible, Merlin ne cesse de se déguiser : harpiste aveugle, enfant chauve, porte-étendard. Son manuscrit aura retenu la leçon du maître. Quatre siècles et demi durant, il s’est fait passer pour la couverture d’un registre de comptes, patient, invisible, à portée de main. L’enchanteur, une dernière fois, attendait qu’on le démasque.



