Il y a des villes du Nord que l’on reconnaît de loin, avant même d’y entrer, à la silhouette d’une tour qui monte plus haut que les toits et souvent plus haut que l’église. Ce n’est pas un clocher. C’est un beffroi, et il ne raconte pas Dieu mais la ville : sa fierté, sa liberté, son pouvoir. À Arras, l’un de ces géants vient de perdre provisoirement sa couronne.
Car ces tours vieilles de plusieurs siècles vieillissent, elles aussi, et demandent des chantiers à la mesure de leur démesure.
À Arras, le lion d’or redescendu sur terre
Au sommet du beffroi d’Arras veillait depuis près d’un siècle un lion d’or de 5,30 mètres et 300 kilos. Pour le restaurer, il a fallu le décrocher par hélicoptère, sous les yeux d’une foule venue assister à la descente spectaculaire de l’animal. La sculpture a pris la route de la Dordogne, direction les ateliers Socra à Marsac-sur-l’Isle, pour une remise à neuf estimée à 150 000 euros et jusqu’à dix-huit mois de travail.
Le lion n’est que la partie visible d’un chantier bien plus vaste. La ville a voté un programme de restauration de son beffroi de l’ordre de 6 millions d’euros, de la toiture à la pierre. Classé monument historique dès 1840 et inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 2005, l’édifice valait bien cet effort.
Qu’est-ce qu’un beffroi
Pour comprendre pourquoi une ville dépense des millions pour une tour, il faut savoir ce que le beffroi représente. Au Moyen Âge, quand les villes s’affranchissent de la tutelle des seigneurs et de l’Église, elles obtiennent des chartes de liberté. Le beffroi devient le symbole de cette indépendance des communes face au régime féodal, l’orgueil de pierre d’une bourgeoisie qui se gouverne enfin elle-même.
La tour n’a rien de décoratif : elle est utile. On y sonne les cloches qui rythment la vie collective, on y guette l’incendie et l’ennemi, on y donne l’alarme. À l’abri de ses murs, la ville conserve ses chartes et ses sceaux, les documents qui fondent ses droits. Certains beffrois abritent même une prison. C’est, en un seul bâtiment, l’hôtel de ville, le clocher civil et le coffre-fort d’une cité.
Cinquante-six beffrois au patrimoine mondial
Cette singularité a fini par être reconnue au plus haut niveau. L’UNESCO a inscrit les beffrois de Belgique en 1999, puis y a ajouté les beffrois de France en 2005. Au total, 56 beffrois figurent aujourd’hui sur la liste du patrimoine mondial : 33 en Belgique et 23 en France.
Côté français, tous se trouvent dans l’actuelle région des Hauts-de-France, répartis entre trois anciens départements du Nord : onze dans le Nord (de Lille à Douai, de Bergues à Dunkerque), six dans le Pas-de-Calais (dont Arras, Béthune et Boulogne-sur-Mer), et six dans la Somme (dont Amiens, Abbeville et Doullens). Une géographie qui dessine, à elle seule, la carte des vieilles libertés urbaines du Nord.
Pourquoi restaurer ces géants
Entretenir un beffroi n’a rien d’anodin. Ce sont des ouvrages hauts, exposés au vent et à la pluie, coiffés de girouettes, de campaniles et parfois d’animaux d’or comme à Arras. La pierre se descelle, le métal se corrode, les charpentes travaillent. Sans campagnes régulières, ces sommets finiraient par menacer ceux qui passent en dessous.
Restaurer un beffroi, c’est donc bien plus qu’un ravalement. C’est préserver la mémoire d’une époque où les villes ont conquis le droit de se gouverner, et transmettre aux habitants la fierté qui a fait dresser ces tours. Quand le lion d’or remontera au sommet du beffroi d’Arras, ce ne sera pas seulement une statue qui reprendra sa place. Ce sera huit siècles d’orgueil communal remis d’aplomb.



